Mon seul souvenir d'enfant / 1
- Rufina Muraviova

- il y a 1 jour
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Dernière mise à jour : il y a 7 heures
2004
Adieu, *Neva, je pars demain.
Quittant tes rives avec chagrin,
Je me demande à chaque fois,
Pourquoi je reste pas, près de toi.
Extrait de mon journal
*La Neva est un fleuve de Russie longue de 74 kilomètres. Elle relie le lac Ladoga au golfe de Finlande (mer Baltique) et traverse la ville de Saint-Pétersbourg, dont elle façonne les paysages et les célèbres canaux.
Aujourd'hui, en me replongeant dans cette époque, j'ai du mal à me remémorer les événements, mais mon corps a retrouvé cette sensation permanente de peur de la punition, exactement comme dans mon enfance. Mon seul souvenir d'enfant, c'est précisément cette peur d'être punie : maman va gronder, papa va rentrer du travail en ayant l'air sévère. Jour après jour, pendant 19 ans, jusqu'au jour où j'ai quitté la Russie pour toujours.

Mon prénom est rare — Rufina —, et mon nom de famille appartient à une famille que je n'ai jamais vue — Muraviova. Je suis née au siècle dernier — enfin, je ne suis pas la seule, c'est le moins qu'on puisse dire —, en ce beau 1977, tendre et vert, au printemps, et pendant de nombreuses années, tout le pays a célébré mon anniversaire. Je suis née un lundi, avant midi. Il y a une spécificité chez les personnes nées un lundi. Je suis née à Leningrad, à l'époque de l'Union soviétique. Leningrad même, loin du centre de Saint-Pétersbourg, dans les grands ensembles soviétiques des années 1970.

Leningrad est une immense mégapole. 15 districts en 1970. Chaque district comptait plusieurs micro-districts. Chacun d'eux possédait sa propre garderie, son école, sa polyclinique, son magasin. Les enfants étaient obligés d'aller à la garderie ; étant donné que les parents travaillaient, c'était la norme. Mais pas dans mon cas. Ma mère a décrété que j'étais malade, et j'ai passé toute mon enfance alitée, à avaler une telle quantité de comprimés et de poudres qu'à un moment donné, mon organisme a fini par rejeter tous les médicaments. Dans un laboratoire spécial près de chez nous, on me préparait des poudres sur mesure, mais finissaient elles aussi par me donner la nausée. Toute mon enfance, je suis restée allongée sur mon lit à lire des livres, notamment une grande encyclopédie médicale, où je regardais des coupes anatomiques de sexes masculins.

Mon système immunitaire était totalement épuisé. J'ai arrêté d'être malade à 14 ans, quand j'ai commencé à fumer et à boire de la bière ; à 16 ans, je me suis mise à la vodka et j'étais en parfaite santé.
Revenons au micro-district.

Puisque j'étais malade, je n'étais pas allée à la garderie, mais j'étais obligée d'aller à l'école. En septembre 1984, on m'a acheté un uniforme scolaire et un cartable. Je suis sortie de mon grand immeuble de neuf étages pour me rendre à l'école. Les enfants formaient un fleuve. De petites filles avec des nœuds blancs dans leurs tresses, des garçons en uniforme scolaire bleu. Les élèves des classes supérieures portaient eux aussi l'uniforme et des collants. Ce jour-là, il faisait sec et il n'y avait pas de flaques. Rien que des fleuves d'enfants, de parents, de grands-mères, qui jaillissaient de toutes les portes de ces hautes tours. Ces fleuves de couleur brun-bleu, parés de fleurs, se dirigeaient vers l'école du quartier, pour s'y déverser et former un lac marron sur l'esplanade, à l'occasion de la rentrée des classes. J'étais une goutte de ce lac. Dans ma tête résonnait le spasme panique d'une inondation. Tous les enfants venaient avec des amis ou se connaissaient déjà, car ils avaient passé toute leur enfance ensemble dans la garderie du même micro-district. Moi, j'avais passé mon enfance entre la poudre contre la toux, les vomissements et, par intermittence, les planches anatomiques de lésions cutanées et de putréfaction de la grande encyclopédie médicale. Ce fleuve humain m'a submergée d'une peur panique de la foule, et j'ai vécu avec cette hantise jusqu'à l'âge de 30 ans.

Quand j'ai étudié plus tard dans une école privée rattachée à l'Institut de philosophie et du christianisme, au début des années 1990 — alors que toute l'ex-Union soviétique mourait de faim —, notre classe publiait une revue, et c'est là qu'a été imprimée ma toute première nouvelle, « L'Horreur de la foule », illustrée par mes soins, que j'avais écrite pendant un cours d'algèbre.

Retournons au jour de la rentrée en première année. Ce fleuve brun d'enfants a fini par s'engouffrer dans le bâtiment de l'école, après que l'on nous a répartis par groupes. Je ne me souviens plus comment nous sommes entrés et montés au troisième étage, car c'est là que se trouvaient les classes des débutants. Mais je me souviens de la peur, d'un nouveau sentiment de peur avec lequel je suis entrée à l'école pendant les 8 années suivantes. Chaque jour, ce fleuve brun déferlait dans l'établissement. Nous étions 44 élèves dans notre classe, et j'avais peur d'entrer dans l'école, peur d'entrer dans la classe, peur de m'asseoir sur ma chaise, peur des professeurs, et par-dessus tout, peur de parler.

Plus tard, quelqu'un a été violé. Une fille de notre classe est devenue prostituée avant de disparaître du jour au lendemain, un garçon est mort à la guerre en Afghanistan, et une autre fille est décédée d'une overdose de drogues. Comme je le disais plus haut, j'ai commencé à fumer à 14 ans.

Nous fumions au douzième étage des immeubles de grande hauteur.

Chapitre deux. Détails ou dernières nouvelles.
(« Dernières nouvelles » ou Poslednie izvestia) diffusé par la radio d'État de l'Union soviétique)
Faite malade de toutes pièces, comme je l'ai déjà dit à maintes reprises, je prenais des tonnes de cachets, de sirops, de poudres, je faisais des inhalations, je transpirais assise sous une épaisse couverture en respirant la vapeur de pommes de terre bouillies ; on me posait des ventouses dans le dos, on me piquait cruellement le doigt pour prendre du sang et — point d'orgue — on me faisait des piqûres. Un jour, on m'a prescrit une série de piqûres pendant plusieurs jours, j'avais 5 ou 6 ans. Cela me semblait une éternité. C'était l'hiver. L'hiver en Russie, c'est lorsqu'il fait moins 40 degrés, que la neige s'accumule sur plusieurs mètres de hauteur, qu'il y a des tempêtes de neige et une journée de soleil très courte. L'infirmière venait tôt le matin. Il faisait noir. Elle était petite et portait d'immenses lunettes. Elle ne retirait pas son bonnet. Elle venait jour après jour. Les matins d'hiver. Pour me faire une piqûre intramusculaire, c'est-à-dire dans les fesses. Jour après jour. J'avais 5 ou 6 ans. J'avais peur de mes parents, alors je vivais seule avec mes peurs. Du matin au soir, toute la journée, je pensais que cette petite femme aux grosses lunettes allait revenir me faire une piqûre. Chaque jour de cette période, je m'endormais avec une seule idée en tête : que le lendemain ne vienne pas. Mais le lendemain arrivait, et elle revenait. Et je voulais à nouveau que le lendemain ne vienne pas, mais il arrivait encore, et j'avais mal à nouveau.

Ensuite, je suis entrée à l'école et le rythme de mes journées a changé. Je rentrais de l'école et je déjeuner à la maison. Nous n'avions pas de télévision, mais il y avait une vieille radio dans la cuisine. Pendant que je déjeunais, la speakerine annonçait les dernières nouvelles. Lorsque j'entendis qu'elle allait lire les dernières nouvelles, je pensais qu'il n'y aurait plus d'autres nouvelles et que c'était le dernier jour de ma vie. Mais encore et encore, j'allais à l'école et j'écoutais à nouveau les dernières nouvelles à la radio, en pensant que demain ne viendrait pas, mais ce jour sans fin ne me paraissait pas inhabituel. Les dernières nouvelles marquaient pour moi la fin de ma vie, mais la peur de partager ou de poser des questions faisait de cette réalité un consentement obtus, et je consentais.
À suivre...



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