L’Empire contre l'Humain : Anatomie d'une douleur éternelle et d'une juste haine
- Rufina Muraviova

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 3 heures
(c) Dieu a créé le monde, mais il n'a pas créé la religion.(c)
Henri Atlan (né le 27 décembre 1931 à Blida en Algérie) est un intellectuel, médecin biologiste, philosophe et écrivain français. De 1983 à 2000, il a été membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) en France pour les sciences de la vie et de la santé. Il est aussi professeur émérite de biophysique et directeur du centre de recherche en biologie humaine de l’hôpital universitaire d’Hadassah, à Jérusalem, et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
« La guerre n’est pas une gloire mémorable. C'est une boucherie, sanglante et infâme. » Ces mots sont ceux de Boulat Okoudjava, un poète qui a traversé l'ancienne guerre et a consacré sa vie à écrire contre elle. Aujourd'hui, ses chansons sont cyniquement récupérées par la propagande russe pour justifier une nouvelle tuerie. Une tuerie où le mythe impérial dévore, une fois de plus, des vies humaines.
L’État russe a nourri pendant des siècles un culte de l'exclusivité et de l'infaillibilité, dissimulant ses défaites et ses crimes derrière le faste des défilés. Dans ce système de valeurs, l’individu — qu’il soit un soldat russe jeté dans une tranchée ou un enfant ukrainien privé de son foyer — ne vaut rien. Seul l’Empire importe.
Aujourd'hui, cette psychologie impériale de la violence a conduit à une catastrophe dont l'ampleur ne peut être mesurée par de simples chiffres. Pourtant, nous avons le devoir de la documenter : à travers des noms, des dates et des destins brisés.
Chronique d'un terrorisme d'État : Quand les villes sont réduites en cendres
Pendant que les médias officiels à Moscou parlent de « humanisme » et de « libération », la réalité prend la forme d'une liste interminable de crimes de guerre. Ce ne sont pas des spéculations émotionnelles, c'est la chronologie brute et effroyable des frappes contre la population civile ukrainienne :
Mars 2022, Marioupol : Des bombes aériennes frappent le Théâtre dramatique, alors que le mot « ENFANTS » était écrit en lettres géantes sur le parvis. Entre 300 et 600 personnes sont ensevelies sous les décombres.
Avril 2022, Kramatorsk : Un missile à sous-munitions frappe la gare bondée où des civils attendent l'évacuation. 61 morts.
Janvier 2023, Dnipro : Un missile supersonique Kh-22 détruit l'immeuble d'un quartier résidentiel un jour de week-end. 46 vies fauchées instantanément.
Mai 2024, Kharkiv : Des bombes guidées frappent l'hypermarché de construction « Epicentre » un samedi après-midi. Les secouristes mettront des semaines à identifier les restes par des tests ADN.
Juillet 2024, Kyiv : Une frappe directe détruit une partie de l'hôpital pédiatrique « Okhmatdyt ».
Mai 2026, Kyiv : Un immeuble de neuf étages s'effondre dans le quartier de Darnytcha après un impact de missile. De nouveaux enfants figurent parmi les victimes.
Derrière chaque ligne de cette chronologie, il y a de la terre brûlée et des milliers d'existences transformées en enfer.
Ethnocide et vol d'avenir : L'histoire de Margarita
L’anéantissement de l’Ukraine ne se fait pas qu’à coups de missiles. Le vrai visage de cette guerre se cache aussi dans l'effacement bureaucratique et silencieux de l’identité ukrainienne.
Margarita Prokopenko n’avait que dix mois lorsqu’elle a été enlevée de l’orphelinat de Kherson occupé en 2022. Transférée en Russie, elle a été adoptée par la famille du haut responsable politique Sergueï Mironov. On a tout changé chez elle : son nom, son prénom et même son lieu de naissance. Ils en ont fait « Marina Mironova », tentant d’extirper la moindre trace de son passé ukrainien.
Pendant ce temps, en Ukraine, sa mère adoptive légitime, Darina Repina, se heurte depuis cinq ans au mur du cynisme russe. Elle continue d'envoyer des recours officiels et d'écrire à Margarita des lettres « pour plus tard », qu'elle espère lui voir lire un jour. Ce n'est pas une adoption : c'est une déportation et un effacement mémoriel, qualifiés de crime de guerre par la communauté internationale.
Les 150 ans de l’Oukase d'Ems : Les racines d’une haine séculaire
Ce qui se passe aujourd’hui n’est ni un accident ni un simple dérapage militaire. C'est la continuité de la politique impériale russe.
Il y a exactement 150 ans, le 30 mai 1876, l’empereur Alexandre II signait le décret secret dit « Oukase d’Ems », interdisant la langue ukrainienne, l’impression de ses livres, son théâtre et l’ensemble de sa culture. L'Empire craignait la liberté de l'Ukraine à l'époque, tout comme il la craint aujourd'hui. Le régime actuel du Kremlin applique les mêmes méthodes du XIXe siècle, théorisant « l’unité historique » tout en brûlant les manuels scolaires ukrainiens et en bombardant les imprimeries à Kharkiv.
Mais l'histoire a déjà donné sa réponse : l'Oukase d'Ems n'a pas arrêté la naissance de la nation ukrainienne moderne. Il a simplement accéléré la chute de l'Empire. L'histoire se répétera.
Les âmes blessées : Ces enfants à qui on a volé un foyer
La guerre s'infiltre dans les cœurs, même à des milliers de kilomètres de la ligne de front. Dans la petite ville italienne de Ceccano, Valeria, une réfugiée ukrainienne de 12 ans, s'est enfuie de chez elle pour s'enfoncer seule dans les bois. Sans affaires, sans argent. Son projet fou et désespéré : marcher jusqu'en Ukraine, rejoindre le front pour serrer dans ses bras son père qui combat dans les rangs des forces ukrainiennes.
Retrouvée saine et sauve mais en état de choc profond, cette petite fille est le visage de millions d'enfants ukrainiens dont l'enfance a été réduite en miettes. Ils ont beau être en sécurité en Europe, leur âme reste là-bas, sous les bombes, auprès de ceux qu'ils aiment.
Une juste haine
Nous vivons dans une époque où la compassion envers la victime a été remplacée, au sein de la société russe, par un cynisme d'État. Une époque où le pays qui rase les villes de ses voisins depuis cinq ans s'étonne sincèrement d'être haï.
Cette haine ressentie par les Ukrainiens n’est pas une rage aveugle. C’est une juste haine. C'est la réaction de défense d'un organisme vivant contre une tentative d'annihilation totale. C'est une douleur qui ne pourra jamais être guérie par des excuses ou des compensations financières, car rien ne redonnera la vie aux morts de Marioupol, d’Ouman, de Hroza ou de Kyiv. Et cette vérité, aussi lourde soit-elle, doit être gravée à jamais. Pour que plus aucun mythe de « la grande et noble culture impériale » ne puisse un jour l’effacer.
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